À la rencontre de Rudy BAYAKIMISSA, pharmacien entre science et traditions végétales
- Lys Makima

- 1 mai
- 4 min de lecture
Rudy parle avec passion. Pharmacien de formation, spécialisé dans l’industrie, il fait partie de cette nouvelle génération qui tente de relier deux mondes : la rigueur scientifique et les savoirs traditionnels autour des plantes.
Formé à Lille, il choisit rapidement la voie de l’industrie pharmaceutique, avant de poursuivre avec un master en chimie des substances naturelles à Paris-Saclay. Un choix qui n’a rien d’un hasard.

« Depuis toujours, je suis fasciné par les molécules. J’aime comprendre comment elles agissent, ce qu’elles font dans le corps. »
Mais derrière ce parcours académique classique se cache une histoire plus personnelle, nourrie par ses origines congolaises et une enfance entourée de livres de biochimie.
Une passion née entre livres et souvenirs
Pourquoi les plantes médicinales ?
« Chez moi, il y avait beaucoup de livres scientifiques, parce que mon père est biochimiste. Et en même temps, on recevait souvent des plantes du Congo. Les odeurs, les textures… ça m’intriguait énormément. »
Même s’il a grandi en France, ces influences ont marqué son regard. Il évoque la citronnelle, le safou, ou encore d’autres plantes tropicales comme des souvenirs presque sensoriels.
« C’était mystérieux. J’avais envie de comprendre ce qu’il y avait dedans. »
Du laboratoire à la forêt tropicale
Après ses études, Rudy fait le choix de ne pas poursuivre en doctorat, préférant entrer directement dans l’industrie pharmaceutique. Mais il continue, en parallèle, ses recherches personnelles sur les plantes médicinales tropicales.
« J’ai travaillé sur les plantes médicinales du bassin du Congo. Et là, je me suis rendu compte de l’ampleur des opportunités. »
Le constat est frappant : cette région, deuxième plus grand bassin forestier du monde, possède une biodiversité exceptionnelle.
« Plus la biodiversité est riche, plus la diversité moléculaire est importante. Et donc, plus il y a de potentiel. »

Une médecine traditionnelle structurée… mais fragilisée
En remontant l’histoire, Rudy s’intéresse aux pratiques du royaume Kongo.
Comment fonctionnait la médecine traditionnelle ?
« C’était très organisé. Il y avait différents spécialistes, appelés ngangas. Certains étaient experts des plantes, d’autres des minéraux. »
Les soins ne se limitaient pas au physique. Ils incluaient une dimension sociale et spirituelle.
« Une maladie pouvait être liée à un « mal ». Il fallait comprendre son origine, discuter avec la famille, parfois faire des rituels. »
On utilisait des plantes en fumigation, des infusions, ou encore des préparations spécifiques accompagnées de prières.
Mais aujourd’hui, ce système s’est affaibli.
Pourquoi ?
« Avec la colonisation et l’arrivée de la médecine occidentale, beaucoup de savoirs se sont perdus ou transformés. Et surtout, il n’y a pas toujours de cadre. »
Efficacité… et limites
Une question revient souvent : ces plantes sont-elles vraiment efficaces ?
« Oui, certaines ont des effets scientifiquement prouvés. »
Mais Rudy reste prudent. Il insiste sur les dérives possibles.
« Le problème, c’est le manque de contrôle. Par exemple, certaines pratiques comme les scarifications ou l’application de cendres peuvent être dangereuses. »
Aujourd’hui, dans certains pays, des efforts sont faits pour structurer la médecine traditionnelle, avec des fédérations et des encadrements.
« C’est essentiel. Sinon, il peut y avoir des abus ou des risques pour la santé. »
Cosmétique, nutrition : des opportunités plus accessibles
Si le médicament reste complexe à développer, d’autres domaines offrent des perspectives plus rapides.
Pourquoi la cosmétique attire autant ?
« Parce que les résultats sont visibles rapidement. Une huile, un beurre végétal… on voit tout de suite l’effet sur la peau ou les cheveux. »
Il cite par exemple le beurre de karité, mais aussi des alternatives moins connues comme le beurre de kombo ou certaines résines.
Même logique côté nutrition.
« Il existe des plantes incroyables. Certaines sont très nutritives, d’autres ont des propriétés uniques, comme des sucres naturels sans impact sur la glycémie. »
Pour lui, ces secteurs représentent une porte d’entrée stratégique.

De la plante au médicament : un processus long
Comment transforme-t-on une plante en médicament ?
Rudy détaille un processus rigoureux :
Identifier les molécules actives
Tester leur efficacité
Étudier leur comportement dans le corps
Développer une forme adaptée (gélule, comprimé, etc.)
« Il faut optimiser la biodisponibilité, comprendre si la molécule est soluble dans l’eau ou dans l’huile… C’est très technique. »
Et surtout, très long.
« Ça peut prendre 10 à 15 ans avant qu’un médicament soit commercialisé. »
Un potentiel énorme… mais peu exploité
Le constat est sans appel :
« On utilise une infime partie des plantes disponibles. »
Dans le bassin du Congo, la majorité des espèces reste encore inexplorée.
Certaines plantes, pourtant, montrent déjà leur potentiel. Rudy évoque notamment :
des plantes nutritives sous-exploitées
des alternatives naturelles au sucre
des ressources cosmétiques encore inconnues du grand public
« Il y a des trésors, mais pas de filières structurées. »
Le vrai défi : structurer
Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui ?
« Le manque de structuration. Il faut pouvoir produire en quantité, avec une qualité constante. »
Sans cela, difficile d’attirer des investisseurs ou de développer des marchés.
« Il faut maîtriser les cultures, les sols, et garantir un produit stable. »
Mais pour lui, c’est aussi une opportunité.
« Tout est à construire. On peut faire mieux, éviter les erreurs comme l’usage excessif de pesticides. »

Transmettre autrement : le projet Zonza Plantes
Pour rendre ces connaissances accessibles, Rudy a initié un projet : Zonza Plantes.
Le concept ?
Des ateliers interactifs autour des plantes tropicales :
dégustations
fabrication de savons
extraction d’huiles
discussions ouvertes
« C’est participatif. Les gens partagent, testent, découvrent. »
Le public est varié, mais toujours curieux.
Et parfois, ces ateliers déclenchent des déclics.
« Certains repartent avec des idées de projets. Ils se rendent compte que c’est possible. »




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