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KakaoMundo : L’histoire d’un chocolat éthique made in Gabon

  • Photo du rédacteur: Lys Makima
    Lys Makima
  • 19 janv.
  • 8 min de lecture

Jonathan Ayimambenwe est cofondateur franco-gabonais de la chocolaterie KakaoMundo, aux côtés de son frère Sébastien. Il raconte comment l’envie de produire un chocolat éthique et transparent a façonné leur parcours.


« Je m'appelle Jonathan Ayimambenwe Je suis cofondateur franco-gabonais, avec mon frère Sébastien, de la chocolaterie KakaoMundo. Nous commercialisons la marque « Bantoo Chocolate », qui valorise la filière du cacao, de la fève à la tablette, directement depuis les plantations. Notre ambition est d’innover dans la transparence des pratiques post-récolte et de la production, afin d’offrir au consommateur un chocolat éthique et respectueux de l’environnement. »



Vous insistez sur la transparence et l’éthique. Quelles sont les valeurs qui guident votre démarche ?


« Avant de parler de valeurs, il faut comprendre d’où nous venons. Nous sommes originaires du Gabon. Enfants, nous passions nos étés à Lambaréné, chez notre grand-mère, qui cultivait la terre avec un grand respect de la nature.Comme beaucoup de nos grands-parents, elle pratiquait une agriculture traditionnelle, non industrielle, entourée d’arbres centenaires. C’est dans cet environnement que nous avons grandi, avec cette idée que la terre ne se domine pas, mais se respecte.

Le Gabon, comme une partie de l’Afrique centrale, est aujourd’hui l’un des derniers poumons verts de la planète, après l’Amazonie. Ces forêts existent encore parce que les populations locales, bantoues et pygmées notamment, les ont préservées.Nos valeurs s’inscrivent dans cette continuité : respect de la nature, de l’humain et transmission aux générations suivantes. »


Votre grand-mère cultivait-elle déjà du cacao ?


« Non, pas du tout. Elle avait surtout des plantations de manioc et de bananes plantains. Les quelques cacaoyers présents servaient uniquement à la consommation personnelle. »


Et vous, quel lien aviez-vous avec l’agriculture ?


« J’ai toujours été proche de la nature. Je suis biologiste de formation, tandis que mon frère est diplômé en économie et gestion.En grandissant dans un pays tropical, entouré de forêts et d’une biodiversité foisonnante, on développe naturellement une passion pour le vivant. Le cacao s’est imposé à nous, mais cela aurait pu être un autre produit agricole : ce sont surtout les valeurs écologiques et sociales qui nous motivent. »



Le choix du cacao : un cheminement réfléchi


« Au départ, nous avons testé plusieurs cultures, notamment le manioc. Mais nous voulions un produit capable de relier nos deux mondes, l’Afrique et l’Europe, puisque nous vivions entre les deux. Nous avons hésité entre le café et le cacao, et le cacao s’est imposé naturellement, d’autant qu’un programme gouvernemental soutenait alors la relance de cette culture.

Avec le soutien de nos parents, nous avons lancé notre première plantation en 2010, alors que nous avions à peine 22 ans. Rapidement, nous avons constaté que le retour sur investissement était très faible : beaucoup d’efforts pour peu de revenus, une réalité partagée par la majorité des agriculteurs.

C’est là que nous avons eu une prise de conscience : il fallait ajouter de la valeur à la fève. Nous avons décidé de miser sur la traçabilité et la transformation locale. En comprenant le marché européen, nous avons vu combien la transparence et la certification étaient devenues essentielles.

Nos fèves sont naturelles, quasi biologiques, mais non certifiées, car ces certifications sont coûteuses. Nous avons donc voulu apporter de la transparence via des outils numériques et créer notre propre laboratoire de transformation pour maîtriser toute la chaîne. C’est ainsi qu’est née l’aventure chocolat, avec des formations suivies en Europe, aux États-Unis, en Belgique et en Italie.

Nous avons commencé à planter sur une vingtaine d’hectares. Les premiers chocolats « Bantoo » ont vu le jour en 2019, juste avant la pandémie de Covid. Nous avons ensuite ouvert une chocolaterie à Lille il y a deux ans, tout en poursuivant le développement de nos activités au Gabon, qui reste notre priorité. »



Vous évoquez la transparence comme une force face à la concurrence. Quels éléments concrets rendent votre produit éthique ?


« Au départ, la transparence était un argument marketing. Aujourd’hui, elle devient une exigence réglementaire. La nouvelle directive européenne EUDR, sur la lutte contre la déforestation importée, inclut le cacao parmi les produits concernés. Cela signifie que, demain, seules les fèves traçables et issues de zones non déforestées pourront être exportées vers l’Europe. La traçabilité n’est donc plus une option : c’est une question de survie économique pour des milliers d’agriculteurs. »

Vous proposez aussi une solution numérique aux producteurs. De quoi s’agit-il ?

« Le grand problème du cacao africain, c’est le manque d’informations sur la provenance et les pratiques post-récolte. Nous avons donc créé une solution numérique interne qui permet de :

  • géolocaliser chaque plantation ;

  • collecter des données sur le terroir (pluviométrie, altitude, type de sol, végétation) ;

  • suivre les étapes post-récolte (fermentation, séchage, stockage).

Ces informations sont essentielles pour garantir la qualité et mieux valoriser la fève sur le marché.Nous construisons actuellement un centre post-récolte à Lambaréné, qui servira de lieu de formation et de transformation pour les agriculteurs. Nous en sommes à 70 % d’avancement.

L’objectif est double : améliorer la qualité des fèves et former les producteurs aux bonnes pratiques, afin qu’ils puissent mieux vivre de leur travail. »


Avec ce modèle, pensez-vous que l’Afrique peut rivaliser avec l’Amérique latine sur le marché du cacao ?


« Absolument ! En termes de volume, nous sommes déjà en avance. Si nous parvenons à lier volume et qualité, nous serons imbattables.Notre vrai défi, c’est la promotion et la présence internationale. Nous participons à de nombreux salons à Paris, Osaka, ou encore au Japon grâce au soutien du gouvernement gabonais, de la CAISTAB et du Commissariat Général aux Expositions du Gabon que je remercie au passage.

Malheureusement, lors des salons du chocolat, on constate encore que 70 % du cacao mondial vient d’Afrique, mais qu’on parle surtout du Pérou, du Venezuela ou du Mexique. Il est temps de redonner une voix au cacao africain.

Le Gabon a un organisme public, la Caisse de Stabilisation et de Péréquation (CAISTAB), qui fixe les prix du cacao et soutient activement les producteurs.Elle distribue gratuitement des plants, réalise des audits et rachète les fèves aux agriculteurs. Nous avons d’ailleurs signé une convention de partenariat avec elle en 2021. C’est un acteur essentiel du secteur. »


Vous avez évoqué le centre de formation. Avez-vous déjà pu mesurer son impact ?


« Pas encore pleinement, puisque le centre n’est pas terminé. Mais nous voyons déjà des effets positifs. Nous travaillons avec les producteurs pour améliorer leurs techniques : fermentation, séchage, contrôle de température, etc.Nous leur fournissons du matériel simple, thermomètres, hygromètres, pour professionnaliser leur travail. Nous avons aussi intégré sur nos produits des QR codes permettant aux consommateurs de suivre nos projets sociaux : kits scolaires, programmes pour les femmes agricultrices, etc. »



Les défis des producteurs et l’avenir


« Le premier problème, c’est le vieillissement de la population rurale : les jeunes préfèrent la ville. Ensuite, il y a un manque d’infrastructures : peu de mécanisation, des routes difficiles… acheminer le cacao reste un défi. Mais il y a de réelles volontés gouvernementales de changer les choses : des programmes forment de jeunes agriculteurs, distribuent des plants, et favorisent une agriculture durable. »


Avez-vous espoir que les jeunes générations reprennent le flambeau ?


« Oui, totalement. L’Afrique, et le Gabon en particulier, ont un potentiel énorme. Il faut industrialiser davantage, mais sans tomber dans le modèle intensif qui a épuisé d’autres régions. Nous pouvons encore bâtir un modèle éthique et durable, basé sur la transformation locale et le respect de la nature. »


Et aujourd’hui, où commercialisez-vous le chocolat « Bantoo » ?


« Aujourd’hui, on a voulu d’abord ancrer la marque localement. D’ailleurs, je vais peut-être commencer par dire pourquoi “Bantoo”. On trouvait dommage de produire du cacao africain sans avoir de marque à consonance locale. Alors, on a choisi ce nom pour rendre hommage aux traditions et à la culture des agriculteurs bantous, qui nous fournissent ce cacao d’exception.

Nos tablettes mettent en avant cette identité, avec des masques et des visuels qui racontent des histoires du terroir et des producteurs gabonais. C’est donc naturellement au Gabon que nous avons commencé la commercialisation : dans les grandes surfaces du pays, avec nos tablettes et nos pâtes à tartiner, un produit très apprécié localement.

Nous sommes aussi présents à l’international : au Japon, en Italie, et en France, notamment dans des épiceries fines du Nord et via notre site internet, où il est possible de commander en ligne. »



Vous participez aussi à des salons à l’étranger ?


« Oui, régulièrement. Nous faisons de nombreux salons internationaux : au Japon, en Italie, où nous avons été partenaires officiels du salon Euro Chocolate à Pérouse. Nous avons aussi fait des foires à Ryad, Osaka, Maroc, Serbie et bien sûr à Paris. En ce moment, nous sommes au Salon du chocolat avec le stand du Gabon. Les Japonais, par exemple, aiment beaucoup nos tablettes au piment. Ils sont très curieux, ouverts aux nouvelles saveurs. C’est même devenu un de nos best-sellers ! »


C’est vrai qu’il existe un paradoxe autour du chocolat africain : les pays producteurs en consomment très peu. Est-ce le cas au Gabon aussi ?


« C’est une vraie question. On dit souvent que le chocolat est un produit “colonial”, donc pas forcément ancré dans les habitudes africaines. Mais je trouve que cette idée évolue. Oui, tout le monde ne va pas acheter une tablette à 5 euros, mais il y a des formats plus petits, à 1 euro, accessibles à tous. Et puis, au fond, le chocolat, c’est aussi du sucre, et les enfants en raffolent.

Ce qui compte vraiment, c’est de bâtir une économie locale. Que le produit vienne d’une culture coloniale ou pas, l’enjeu, c’est de transformer sur place, de créer de la valeur et des emplois. Comme pour le pétrole ou le diamant, tout est une question de prix juste. Si on vend bien, même sans tout consommer localement, c’est déjà une victoire économique. »


Donc, pour vous, ce n’est pas seulement une question culturelle, mais surtout économique ?


« Exactement. Le véritable problème, c’est qu’on exporte encore trop de matière première brute. Si on veut une souveraineté alimentaire et industrielle, il faut produire et transformer localement. Après, tout est question de moyens : si on ne peut pas payer pour la meilleure qualité, on doit au moins produire la base, les produits essentiels, ici.

Et c’est pareil pour les boissons. Il est encore difficile de trouver des jus locaux dans les bars ou les restaurants. Il faut développer l’offre locale de qualité, c’est la clé. »


Justement, produire localement, est-ce compliqué au Gabon ?


« Oui, produire en Afrique, c’est un vrai défi. Il y a encore beaucoup d’imprévus : manque de professionnalisation, coupures d’électricité, problèmes logistiques… Les machines sont importées, les emballages aussi. Tout ça rend la production plus difficile et plus coûteuse.

Mais le gouvernement fait des efforts : il travaille avec les grandes surfaces pour réserver des rayons “made in Gabon” et encourager la production nationale. Et je salue vraiment tous ceux qui essaient, même si leurs produits ne sont pas “parfaits”. Produire, c’est déjà un pas immense ici. Mes vrais concurrents, ce ne sont pas les autres chocolatiers gabonais, ce sont toutes ces marques internationales qui remplissent les rayons. L’enjeu, c’est d’avoir plus de produits locaux dans nos propres supermarchés. C’est un combat collectif. »


Vous parlez souvent de collaboration. Cela semble important pour vous...


« Oui, énormément. Je pense qu’on doit avancer ensemble afin de rattraper notre retard sur l’industrialisation. On n’en est pas encore à un niveau où on peut se battre pour savoir qui vendra plus. Ce qu’il faut, c’est inspirer, s’entraider, et montrer que c’est possible de réussir ici, en Afrique. C’est ça, mon vrai moteur. »



Le modèle de KakaoMundo pourrait-il s’appliquer à d’autres cultures ou d’autres pays africains ?


« Totalement. Notre approche repose sur la traçabilité, la transparence et la valorisation locale. Ce modèle peut s’appliquer à d’autres filières : la mangue, le café, les fruits tropicaux, les plantes médicinales… La traçabilité va devenir incontournable, pour des raisons de sécurité alimentaire et de durabilité. Donc oui, notre modèle est adaptable partout où il y a de la volonté et des producteurs à accompagner. »


Et vos souhaits pour les cinq prochaines années ?


« Déjà, terminer le centre de formation post-récolte à Lambaréné. Ensuite, faire du cacao gabonais une référence mondiale, comme le pays l’est déjà pour la préservation de sa biodiversité. On veut aussi agrandir nos plantations, renforcer la présence de « Bantoo Chocolate » sur le marché local et international, et surtout permettre à plus de familles gabonaises de vivre dignement de ce travail.

Et au-delà de tout, inspirer les nouvelles générations d’entrepreneurs africains à croire en eux, à croire en leurs terres, et à bâtir des chaînes de valeur locales. C’est comme ça que l’Afrique ira de l’avant. »



 
 
 

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